Accueil > Newsletter lettreinfo > Autres

Privation de sens

Publié le 14 juin 2020 par erwan

Notre retour à la normale pourra se situer dans la norme ou l’anormale selon le référentiel d’observation. La norme, pour les enfants du service public d’état, ce fut, en général, un carré d’isolement, des rappels à ne pas jouer ensemble, ne pas se toucher. Dans le même temps, pour l’économie, ce sont des bistrots ouverts, des magasins se remplissant. Une peur transmise aux enfants, exacerbée, stigmatisante, sclérosante, incompréhensible de contradiction comme un projet éducatif volontairement mis en œuvre pour marquer leurs esprits. Le choix est d’infliger une pression encore plus grande sur les enfants de familles les plus démunies, ou les plus fragiles, qu’ils soient de famille socio économiquement aisées ou précarisées, le pire étant bien entendu pour les deuxièmes. A Bricabracs, nous sommes nous aussi revenus dans notre norme. Celle-ci permet à l’ensemble de nos cinq sens de s’exercer collectivement. Réduis à l’ouïe, et au mieux à la vue, durant ce confinement, l’odorat, le goût et le toucher nous ont cruellement manqué dans notre processus d’accompagnement des enfants par les éducateurs et par le collectif. « Est-ce qu’on peut s’échanger la nourriture ? » « Est-ce qu’on peut encore te donner la fessée quotidienne ? » « Ah ! t’as pété !! ça pue ! », « Est-ce qu’il peut me montrer comment il fait l’exercice ? » Voilà quelques répliques remarquables à leur retour en commun démontrant une fois encore les limites des outils d’apprentissage à distance que certain.e.s aimeraient voir se généraliser. Or, notre norme éducative nécessite la convocation de nos cinq sens, nous en priver, c’est créer un monde aseptisé, sans relations ni conflits physiques, olfactifs, sonores,... qui fonctionnera très certainement, mais qui n’est pas celui auquel nous aspirons. Le plus fort de la tempête passé, les risques analysés en refusant le diktat du risque zéro, les avis des pédiatres et des épidémiologistes pris, il était nécessaire de redonner du sens à nos cinq sens.

Nous avons donc renoué avec les peurs qui nous font vivre au quotidien. Nous avons remis le nez dans ce qui nous amène à jauger les risques, à accompagner les plus inquiets pas tant économiquement que psychologiquement. Mais il s’agit encore de tenir la vie et la mort en équilibre par l’estimation de la probabilité des dangers effectifs. Tout comme chaque jour des enfants grimpent dans les arbres avec un risque vital moindre que celui encourut pendant le trajet effectué en voiture par leurs parents pour les amener à Bricabracs. Il ne s’agit donc pas simplement d’être présents dans des locaux qu’on garderait quasi vides d’enfants, mais d’y accueillir les petits hommes et leur famille, en jugeant de ce qui est le plus risqué en terme de maladie virale ou de maladie mentale, entre autres. Cela est fonction de la situation de vie des personnes mais aussi de l’état psychologique ou de la capacité d’appréhender la situation, tant des adultes parents que des enfants et des éducateurs. Entre l’excès de peur et l’absence béate de peur, il nous faut louvoyer comme nous le faisions déjà avant d’être happés par le confinement. Quoique pour ceux et celles qui n’avaient rien à manger, mourir de faim ou du virus, l’analyse du risque était vite faite. Notre rôle de ce côté-là est limité à quelques aides régulières. L’essentiel de notre temps est consacré à l’accompagnement d’enfants, de familles, pas tant pour des questions d’accessibilité directe aux savoirs, que du maintien d’une motivation à continuer à s’entraider, échanger, sentir du commun et rassurer des parents par l’encouragement et la stimulation à se faire confiance sur leurs actions. Ce pas de côté social n’est là que pour mieux appréhender les apprentissages de l’enfant en le mettant dans une situation affective sécurisante. De retour sur place, c’est ce que nous avons poursuivi, comme nous le pratiquions déjà avant. Ce sont les conditions de la pratique qui change, pas son objet. Notre objectif reste toujours le même : l’enfant, pour le pousser ou le tirer, au plus loin de lui-même vers un apprentissage global. Le retour dans notre Tanière fut bénéfique d’un point de vue éducatif en particulier pour ceux manquant de confiance en eux, quelle que soit par ailleurs leur niveau d’apprentissage par rapport à la norme d’État. Le contact avec le collectif a obligé certains enfants à se regarder de nouveau comme être social dans une hétérogénéité plus âpre que celle du cocon familial. C’est le lieu des doutes, des risques par la remise en question, par le fait d’oser s’y risquer. En effet les autres, leurs pairs les y poussent. Mais aussi les pédagogues, éducateurs, leur prêtent une attention prégnante qui les obligent à se sortir les entrailles, à se (re)mettre au boulot sur eux-mêmes, à rechercher de ce qu’ils veulent, à découvrir leur capacité et ce qu’ils ont dans le corps et le cœur. A distance, par téléphone, mail, visioconférence, il manque toute une part du jeu théâtral des éducateurs intervenant dans la compréhension et les obligations de responsabilité de l’enfant lui-même, associés à une ténacité de l’éducateur-metteur en scène pour maintenir la rigueur du niveau de qualité du travail propre à chaque personne, au stade où il en est. L’unité de lieu et de temps nous permet à nouveau de manier notre élastique de tension pédagogique en jouant sur la distanciation affective tout au long de la journée comme moyen de valorisation autant que de reprise encore et encore du travail jugé inabouti. Par exemple, un enfant usant de tous les subterfuges connus pour ne pas se retrouver confronté à un sujet qui lui est pénible, douloureux, fut contraint de le faire. Tout y est passé dans la panoplie pédagogique. Carotte, bâton, accompagnement dans le calme, colère, valorisation, réduction du temps libre, jeu, reprise… encouragement nourri à la moindre petite réussite. Pleurs, sourires, explosions de cris, rires… mais le forçage à exprimer la plus haute qualité relative à son niveau, a permis de lui faire la démonstration qu’il en était capable. Par cette tension au travail, c’est un autre niveau que nous, éducateurs, recherchons à toucher, celui de la confiance en soi et du respect de soi. Or cela, à distance, par téléphone, ou mail, on ne peut y toucher qu’à très faible dose. Pour cet enfant au rapport délicat à l’effort de l’entraînement, ce matin, après trois semaines de reprise, après l’avoir débusqué une semaine plus tôt, lui extrayant la qualité de ce qu’il n’ose essayer, après des régressions puis des avancées et de nouvelles régressions, c’est lui-même, m’interpellant alors qu’il travaillait avec mon collègue éducateur, qui me montre fièrement ce beau qu’il avait en lui. Aucun ordinateur, aucun manuel, aucun adulte ayant peur de créer de la détresse, ou de ne pas savoir en limiter les effets affectifs plus profonds, ne peut remplacer le contact des artisans éducateurs et ce savoir-faire que nous revendiquons. Notre retour au contact sensuel, c’est ce retour aux risques qui font peur. Celui de l’enfant qui se mettrait à pleurer, en détresse de travail, sans que cela ne nous inquiète outre mesure, sans que cela ne nous réjouisse non plus. C’est aussi la crainte d’être malade, de rendre les autres malades ou de se blesser avec les scies, la perceuse, en tombant des arbres...

Notre norme a été privée du sens même de ce à quoi nous aspirons. L’éducation à l’incertitude et à l’appréhension active des risques que nous prenons tous, tous les jours, risques physiques, affectifs, psychologiques, politiques.

« La peur est un sentiment que l’on acquiert avec l’enfance, qui se poursuit et se combat toute la vie. […] L’objet de la peur, c’est la mort. En aucun cas, il s‘agit de mourir, mais de réduire la marge des peurs symboliques pour se débarrasser des peurs parasites qui empêchent de réussir, d’agir et même, pour certains de vivre*. »

Aujourd’hui, de retour parmi nous, son équipage d’étayage, notre petit mousse recommence à avoir moins peur d’apprendre à lire, à écrire des textes, à se jouer de ces nombres incompréhensibles.

Il ose, à fleur de peau, les cinq sens en éveil ! Même pas peur ! Euh… un peu, si, quand même… Heureusement !

*Patrick Edlinger, édition Guérin, 2013, p. 272

Actualités

Soutenez nous

Devenez donateur régulier
La fine graine des Gibustiers donateurs

Lettre d'info


Mentions légales | Espace rédacteurs| Plan du site | dernière mise à jour le jeudi 2 juillet 2020 |Suivre la vie du site RSS 2.0