Accueil > Vie de l’association > Causeries

Causeries

Faire le plein, délier

Faire le plein, délier

Essayer la chronique à cause de la surprise, pour comprendre, pour rappeler, pour dire. La surprise, la lumière trop forte qu’on attendait pas quand on pousse la porte, l’aveuglement quelques moments devant l’imprévu qui fait mettre la main en visière pour un peu d’ombre à soi.

L’école commence mal, elle commence par faire mal, elle commence par me faire un nœud dans le ventre en septembre. L’école de la république où il faut rentrer ; ce n’est pas moi qui rentre, j’ai le cuir plus solide que celui de nos cartables des années 80, j’en ai fait tellement que je ne sentirais plus, si je devais rentrer, les coups des punaises avec qui je partage les rangs, les rangées, les cours. Moi j’ai la peau bien épaisse de ceux qui ont rasé les murs à l’heure des repas, des rodeurs de bibliothèques fermées, des arpenteurs d’escaliers de secours. Et la tête dure, carrée des premiers de la classe. Je suis cabossé et pour ça je ne redoute plus d’embouteillage. Mes pare-chocs sont plus hauts que moi.
Le nœud, dans moi, pour l’instant que je ne m’expliquerais jamais de l’avoir laissée, avec son minuscule corps à elle jeté dans la grande salle blanche, déjà la première minute contraint assis sans raison donnée. Sept autres petits en cercle pour cette table-là, et l’autre et encore l’autre table, qui regardent partout sans savoir même où poser les yeux ; tout pourrait être immense, promesse, possible, mais tout devient très vite inaccessible, délimité, confiné. Et le regard qui cherche dit l’espoir. Triste, l’espoir trompé.

Chaque jour, tu fais ce qu’on te dit de faire. Parfois amusant, parfois tu en es fière ; c’est l’exception. Tu empiles des photocopies noir et blanc que tu viens colorer en suivant les instructions : tu remplis donc des cases prévues à cet effet avec des gestes machinaux et des feutres. Tu découpes suivant les pointillés. Tu colles. Tu recommences. Couper. Entoure l’intrus de la série. Trace 6 fois la lettre A. Recommence. Et ne parle pas pendant l’histoire sinon tu seras punie. Toute chose est un morceau est une partie est une tâche. Toute chose est un moment de l’obéir.

Tu lèves parfois la main pendant le repas pour dire quelque chose.

Pourquoi est-ce que tu fais tout ça ? tu remplis. Ta mission, probablement.

Parfois, je le sais maintenant, si tu rentres toute raide c’est d’inquiétude et de doute. Tu ne te lèves pas ; ou tu te lèves, mais tu ne veux pas ; ou tu y vas, à reculons, en retard, et sur le chemin tu me supplies de ne pas y rester toute la journée, juste aujourd’hui, s’il-te-plait juste aujourd’hui, promis juré. Certains matins le conflit est ridicule. On aurait honte s’il en restait une trace.

Donc : tu as appris à promettre pour éviter d’y aller. Tu transiges et tu mens. A quatre ans.

Pendant l’été, à la campagne : table carrée basse, tu t’assois avec trois autres enfants. Vous avez joué de toute évidence depuis le petit matin—vous avez joué aux évidences. En attendant qu’on te serve, je te vois joindre les mains dans le dos, derrière le dossier de ta chaise, et dire aux autres de faire de même. Tu es un peu cambrée, comme si tu tirais dessus, sur tes mains jointes pour relever le menton. Pourquoi est-ce que tu fais tout ça ? C’est quoi, au juste, cette prière dans ton dos, tordue. C’est obligé, à la cantine, tant qu’on est pas servis. Tu tires vers l’arrière comme ceux qu’on a menottés. Petites menottes, violence statique des gestes inculqués.

Le nœud d’encore juste à côté de l’estomac.

Septembre. Il fait encore soleil d’aveuglement quand on rentre en bateau. Tu sens encore le sel quand je t’emmène aux Baumillons. Je ne suis pas inquiet, on essaie quelque chose, on a posé un acte. On va voir.

La première semaine déjà c’est le retour en grâce. A peine jetées les chaussures, désinvolte pour virevolter : elle danse plus qu’elle ne marche, elle sautille plus qu’elle n’avance. De l’assurance sous ses pieds d’Hermès minuscule (le Trismégiste, donc, avec des ailes) : elle trace un carré de soi qui fait un périmètre léger, elle s’envole avec les mots. On se regarde en parents dépareillés et on la regarde, évadés, mi-fugue mi-raison. Quelque chose demeure du pied alerte dans les montagnes corses quand on respirait le myrte et mes souvenirs, les châtaignes et les pierres plates qu’on jette dans les rivières pour voir la forme des ronds : quelque chose de la fantaisie aquatique quand on dansait dans les vasques rendues immobiles après la dernière pluie de printemps. Et en même temps cette tête tellement chercheuse qui lance des questions depuis son pas de tir. Elle met tout en orbite.

La première chose qui tombe il faut l’appeler corset, de ces prisons portatives qu’on s’infligeait — jadis ? — ces moules à boudiner les corps qui se font avec les mots, avec les chaises, avec les portes les règles les ordres les craintes et les cris. Avec les cases, les consignes et les étiquettes. Décorseté, Des-corses-t’es, plusieurs membres bien attachés ensemble se coordonnent, retrouvent, préservent leur raison d’être. Une fois n’est pas coutume, on dit tiens on s’étonne, et ça persiste et ça revient. L’exception cesse d’être exceptionnelle.

Il y a dans ce corps maintenant je dirais, comme dans les pancakes, un peu de poudre à lever (à mal et lever, s’il le faut) qui fait rentrer de l’air courant. Les bulles, du son coincé dans la pâte qui prend. Tiens, pour les ingrédients ça se fait avec rien, avec des ongles un peu longs un peu noirs un peu cassés, avec l’ombre de la croix de Dieu qu’on attendait pas ici, avec le regard du maître qu’on n’attendait pas non plus (mais c’est avec lui qu’on mesure depuis la révolution, le maitre, non ? c’est l’étalon, autrement dit un cheval fou), avec de la terre de l’eau des pétales des insectes des feuilles, avec des autres qui regardent aussi qui grattent et repassent après toi. Avec un cheval qui piaffe derrière le grillage. Un cheval qui marche, un autre nom pour l’espoir.

Tu vas humer et inhumer ; salir et ranger, écouter et dormir ; tu vas faire et refaire le plein de déliés. Trace l’F, l’I , la paire d’elles, l’E, sans le lever le stylo : suis la ligne de gauche à droite et reprend, pour raconter. Un jour après l’autre une petite saga de l’enfant perdue, tour à tour avec mère avec père avec cabane. Je ne peux rien dire du récit, mais je vois que ça se narre. Tout ce qui est à dire t’excède sans t’agacer, tout ce qui se raconte fait histoire. Chaque journée, une tâche d’huile dans le temps.
Retour en force, le soir. D’être avec d’autres êtres sollicite des muscles imprécis et imprévus, des muscles qui se tendent pour faire des pyramides des songes des colères, des muscles de balançeuses de pavé et d’écrivaines de manifestes, des quadriceps de groupe. Comment circule le message dans vos nuages d’ensemble ? de l’électricité ou de l’aimanté, du désirable et de l’indésiré. Petit à petit ça fermente et ça illumine.

Parfois l’expérience ne marche pas. Parfois pas une bulle, pas une écume qui monte au goulot. Tant mieux, c’est frustrant et ça fait réfléchir, ça fait désirer. Je n’y suis pas et toi peut-être à la périphérie de ce qui ne marche pas, tu attrapes des mots : des libellules ou des aludes — on voit la colline de Pagnol de là où tu es. Déjà tu fais ça au petit-déjeuner avec la radio et la croissance française ; tu me demandes quoi c’est, et j’ai pas de bonne réponse moi non plus : disons que c’est une brioche géante qui n’existe pas ou qui n’existera que quand on l’aura mise au four et boulottée calcinée.
Toi aux beaux millons, tu attrapes Mentos, juste le mot que tu n’as jamais goûté, au moment où il tombe dans Coca, ça fait quoi comme bruit et comme bulle, un mot qui tombe dans un autre, que tu ne connais pas ?

En tout cas ça devrait faire des gerbes jusqu’au ciel : des volcans, du panache.


Et aussi

Soutenez nous

Devenez donateur régulier
La fine graine des Gibustiers donateurs

Lettre d'info


Mentions légales | Espace rédacteurs| Plan du site | dernière mise à jour le dimanche 9 décembre 2018 |Suivre la vie du site RSS 2.0