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Causeries

Publié le 3 février 2020 par Stéphanie C

La différence

• D’abord il a commencé à répondre un peu…
C’était tellement fastoche de gagner des batailles avec lui avant. Y’avait pas vraiment de batailles. Y’avait pas d’adversaire.
Enfin je dis ça, je pourrais dire complètement autre chose. C’est surtout qu’on n’évoluait pas trop dans le même univers.
Y’avait que des batailles de moi et les autres dans un monde et lui dans un autre. De notre place, à nous les terriens, la masse des gens qui n’étaient pas lui, on voyait lui, un petit garçon trop mignon (je cite et je re-cite) qui abdiquait direct ou qui se bloquait carrément mais dans l’un ou l’autre cas, y’avait pas trop la place pour une confrontation, un échange. C’était lui face à nous, parfois hostiles parfois aimants, et lui tout petit et quoi qu’il arrive sans défense et surtout sans avis propre (extérieurement, extérieurement seulement parce que des défenses et des avis propres, en vrai, il en a plein), sans avis qu’il estimait valable à nos yeux en tout cas, ni même l’idée qu’il pouvait décider de quoi que ce soit.
Du coup il avait développé cette stratégie hyper fortiche de choisir ses erreurs ; la maîtresse demandait à la classe d’empiler des cubes dans ce sens et lui direct le faisait dans un autre sens. Tout le temps comme ça, à s’arracher les cheveux en face, devant tant de mauvaise volonté.
Du coup autour de lui (quand on était pas en train de s’arracher les cheveux) on avait envie de compenser un peu, la violence de l’école, que j’avais jamais vraiment comprise avant de la voir à travers lui, certains matins à se planquer derrière les rideaux, sous sa couette, en pleurant qu’il voulait pas y aller.
Et comme ça, à l’école il a appris… pas à tenir un stylo, pas vraiment à écrire son nom, rien de tout ce que les autres autour de lui semblaient pour la plupart intégrer sans peine.
Par contre il a appris plein, tout plein de stratégies pour que « ça » passe ; la journée, les tâches, la violence d’un enseignement le même pour tous quand tout lui était plus difficile, depuis la naissance deux mois trop tôt (deux mois les yeux et les poings fermés dans sa couveuse alors que sa sœur jumelle, dans la couveuse d’à côté, avait l’air de se prélasser au soleil en attendant un Martini) .
Je passe les années d’avant Bricabrac, kiné, pedopsy, MDPH, AVS, changements de classe, parce qu’avec la maitresse cool il est à la dérive, et avec la maitresse sévère il se fige de plus en plus dans la certitude qu’il est différent et que c’est son problème, sa faute.

Et puis, ces derniers mois, il a commencé à répondre un peu.
A avoir un avis sur comment faire les trucs.
A répondre dans le même langage, dans le même monde. A s’ouvrir aux autres et accepter la comparaison, la confrontation, entre ce qu’il avait dedans et ce qu’il y a dehors. Son monde intérieur avait toujours été un truc immense et riche, mais totalement hermétique et fermé à nous. Et lui enfermé dedans, à part quelques excursions forcées dans ce truc hostile où les autres avaient l’air chez eux.
Du coup maintenant il commence à s’engager sur le même terrain que nous autres. A pas laisser sa mamie coller l’autocollant pile à la jolie place où il est probablement censé aller, l’autocollant, mais à la jolie place où il veut le coller, lui, Angelino.
Ça parait rien. C’est pas rien.
Il abdiquait direct avant, tout le monde savait mieux que lui, faisait mieux que lui.
Même ses collages d’autocollants, à lui. Maintenant non
Mamie, arrêêêête ! (la tête de mamie !... surprise et toute émue et trop contente finalement de ne plus rien comprendre au « beau » selon son petit fils, de ne plus avoir raison juste parce qu’elle n’est pas lui, qui a forcément faux, ou tort ou les 2 )

Après je dis ça, mais j’ai mis du temps à écrire un truc, j’ai retardé un peu tout ça parce que ces derniers temps, c’est pas que du facile. Il nous fout le boxon en s’affirmant. Ça part dans tous les sens et des fois ça explose un peu à la gueule. Il se cabre, il crie plus, il remet les trucs en question (ça avait ses bons côtés, la dictature, quand même), il me dit des trucs pas super gentils, il m’en envoie plein la tête et à sa sœur aussi. bref… c’est un système, une famille, et notre petit système est en train de se transformer, d’exploser et ça éclabousse tout le monde. Ça me questionne pas mal sur mon rôle dans sa réticence à grandir, ça me bouscule et bref, comment dire… je suis jamais à court de prises de têtes et occasions de me sentir coupable pendant mes insomnies. En même temps, c’est cool. C’est riche. Chiant. Passionnant. Déchirant. La vie, quoi. La vie dans laquelle enfin, mon petit, merde… mon grand, semble choisir de s’engager un peu plus chaque jour…

• Chuis obligé ?/chuis pas obligé ? (un exemple)
Et d’un coup (de baguette magique de Bricabrac), par réaction, il refuse (premier stade de l’émancipation) de faire par principe tout ce qu’il n’est pas obligé de faire ; comme si on avait libéré un petit animal après des plombes dans le noir d’un tout petit cagibi.
Il est tout ébloui, il sait pas trop dans quelle direction aller et du coup il se met à tout rejeter un peu en bordel.
Avant tout était contrainte, maintenant non… Donc maintenant rien n’est contrainte ?
Je comprends la logique.
Toutes ces années d’école à ne connaitre que la contrainte, et une contrainte tellement plus étouffante parce que tellement des tâches qu’il était obligé de faire, il n’arrivait pas à faire comme les autres. Angelino le king des ateliers adaptés, dans un coin de la classe planqué derrière son AVS, à faire semblant d’être comme les autres ou semblant de se foutre de ne pas l’être.
Plus obligé tout ça.
Maintenant on essaie de découvrir ce qu’on a envie de faire et ce qu’on aime. C’est compliqué, c’est exaltant, c’est bordélique et ça rend maman un peu dingue des fois, pantoise devant cette logique qui se cherche.
Lui : J’ai fait tomber le petit dessin accroché au frigo…
Moi : Ben ouais, j’ai vu… tu le ramasses ou quoi ?
Lui (hésite) : … chuis obligé de le ramasser ?

… Un quart d’heure après on en est encore à baratiner autour de ce bout de papier par terre…

Moi (bon, vous avez compris) : C’est pas grave mais quand même c’est toi qui l’a fait tomber…. Tu le ramasses ?
non, pas si chuis pas obligé.
D’accord mais alors qui devrait le ramasser à ton avis ? moi ?
euh… non.
ta sœur ?
ben… (hésitant) peut-être ?...

et on repart depuis le début de la scène :
alors t’es rentré dans la cuisine et ensuite t’a décroché l’aimant du frigo et le dessin est tombé. On s’en tape mais quand même, à ton avis, c’est à qui de la ramasser ? …

à ce stade, il est presque en larmes, perdu entre le tout ou rien, soit la contrainte absolue soit la toute puissance totale, l’entre deux c’est tellement plus compliqué, la nuance, ce qu’on doit décider pour soi, ce qui est juste ou quoi, bien ou quoi.


• Et puis, aussi, au fur et à mesure, on entend par ici des trucs de fou, des phrases que personne l’avait jamais entendu prononcer…

« Non attends c’est pas comme ça qu’on fait » (à sa soeur, entre la surprise et un léger agacement de plus être la seule à suivre)

« Attends je vais le faire » (réparer la jambe de son playmobil, ça non plus ça a l’air de rien, mais par ici, c’est une révolution, Angelino qui sait faire et qui sait qu’il sait faire. Ça me file des frissons rien que de l’écrire )

Et puis surtout, surtout, et malgré la fatigue et les petites révolutions et grosses remises en question, depuis la rentrée, il a un sourire sur sa petite tronche quand il va à l’école. C’est devenu son écran de veille, sa tête par défaut
Il est content, il change sans changer, toujours solitaire et avec un monde intérieur de malade (au meilleur sens du terme), mais ça fait de moins en moins comme si son monde était un refuge loin d’un extérieur hostile ; c’est cet endroit peuplé de Pokemon et de mille personnages où il adore aller ,mais où il ne va plus pour se planquer ; de moins en moins. Il s’ouvre au monde, aux autres, et surtout à lui-même.
Ça parait exagéré. J’aurais jamais pensé que ce serait si net, la différence.

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