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Causeries

Faites le mur ! ... un agir permanent

Faites le mur ! … un agir permanent.

 

Pour ce que j’en aperçois, la pédagogie sociale en France ne semble être valorisée qu’au travers des ateliers de rue. Mis à part des éducateurs de rue qui s’en revendiquent, les enseignants, les animateurs, les éducateurs spécialisés ne paraissent pas portés par cette approche.

Pourtant C. Freinet, H. Radlinska ou P. Freire ont développé leur pratique et leur réflexion à partir de lieux qui, pour être ouverts, ne sont cependant pas la rue. École, centre social, espace de vie ou « la rue » : les conditions d’allées et venues du public diffèrent.

Malgré cela, ce sont à ces pédagogues aux lieux d’exercice divers qu’on emprunte les définitions et les pratiques de pédagogie sociale. On peut par conséquent penser que la pédagogie sociale n’est pas située dans un espace spécifique. Pas davantage dans la rue, que dans les bois, dans une ferme, une école, un jardin ou une cantine associative : la pédagogie sociale existe là où des pédagogues tentent d’en appliquer la praxis et les enjeux politiques.

Ces enjeux nous sont rappelés par H. Radlinska : « Une pédagogie de l’expérience de vie. Elle vise à la fois une croissance totale et l’aide à la transformation du réel grâce aux forces individuelles et collectives ». Célestin Freinet ajoute qu’il s’agit d’une pédagogie de l’action, de transformation personnelle et sociale.1

Partant de là, on peut la retrouver dans les différents milieux d’expériences d’individuation, qu’ils aient une activité économique créatrice d’emploi ou non : coopérative agricole, cantine et épicerie associatives et sociales, association de mécanos, association de soutien aux luttes sociales, boulangerie solidaire et sociale, collectif de solidarité maritime, association de soutien et d’émancipation de femmes, centre social, école, lycée autogéré, bistrot associatif de village, etc. 2

Les auteurs de ces structures auxquelles je pense se positionnent clairement dans les objectifs cités ci-dessus. Leurs moyens d’action pourront cependant différer de l’une à l’autre, en particulier du point de vue de l’accessibilité des publics. Afin d’accéder aux principes de Radlinska selon lequel « l’éducation sociale doit être accessible à tou.te.s », ces structures diversifient leurs actions. Certaines de leurs activités en financent d’autres rendues plus accessibles à un public ayant peu ou pas de moyens financiers. Ce sera par exemple exercer une activité rémunératrice permettant d’en développer une autre gratuite, ce qui, peut-être, est à comparer au temps passé par certaines autres structures pour monter des dossiers de financements auprès de fondations fort capitalistiques par ailleurs.

Du point de vue des modalités d’action, ces structures variées ont en commun un certain nombre d’éléments. Ainsi du principe énoncé dans le cadre de l’action éducative en milieu scolaire par Radlinska ou Freinet : « Une tâche primordiale, préalable à toute action [éducative] consiste à « apprendre » son milieu d’intervention ». Autre caractéristique : les structures sont le plus souvent de petite taille en ce qui concerne le nombre d’artisans-garants de l’activité spécifiquement créatrice (agriculture, restauration, épicerie, enseignement, accompagnement social, mécanique, bistrot, boulangerie etc.) Elles recourent également à de nombreux bénévoles qui bénéficient de ce cadre formateur souvent coordonné par les petites équipes de garants du fonctionnement. La plupart du temps, ces garants ajustent, de manière plus ou moins visible, les tâches en fonction des personnes, des besoins, des fragilités du moment de la structure.

Ce cadre général de pédagogie sociale, semble donc toujours relié à ce que dit L. Ott en parlant des ateliers de rue : « L’attention et l’intention sont des bases qui viennent sceller la relation. »

 

Dans nos espaces Bricabracs, espaces éducatifs et forcément sociaux, selon moi, nous sommes confrontés à des familles hétérogènes d’un point de vue économique ; un peu moins au niveau culturel. Le milieu humain auquel nous nous confrontons quotidiennement est également varié. Les personnes vont et viennent : ce sont les jardiniers du jardin partagé, les participants au cours d’alphabétisation d’une autre association siégeant dans des locaux voisins, des individus qui profitent d’un café au milieu des enfants en attendant que leur rendez-vous ouvre les portes d’à côté, ainsi qu’un bénévole d’une trentaine d’années présent quotidiennement – pour aider les enfants au jardin et au poulailler, tout en améliorant ses propres créations de texte et chercher des conseils et en bénéficiant d’un accompagnement de confiance dans la réalisation de ses multiples projets. Ce sont enfin des familles qui restent discuter un thé à la main et/ou s’installent pour la matinée à des travaux concernant les espaces éducatifs, mais aussi l’ensemble du parc, milieu partagé dans lequel nous vivons. Pour les uns il s’agit de jardiner, pour les autres de s’occuper du tri dans la cabane-ressourcerie du vide-grenier, alimenter les poules et les vers du lombricompost, effectuer des menus travaux, écouter et accompagner un moment de détresse...

Tout cela s’effectue dans un va-et-vient au milieu des enfants qui eux-mêmes s’activent sur leurs tâches. Ces phénomènes de « mur ouvert » ne sont pas tous les jours aussi intenses. Certains jours c’est l’effervescence, d’autres le calme relatif de la vie des enfants et pédagogues se suffit à lui-même. Ce brassage rhizomique est cependant permis car les garants du fonctionnement de l’association Bricabracs ont bataillé pour maintenir le portillon d’accès ouvert en permanence. Pour les adultes œuvrant à leurs tâches au milieu des enfants, c’est par ailleurs une posture qui s’apprend au fur et à mesure de la pratique. Par exemple, le parent quitte peu à peu sa casquette parentale et s’offre celle de pédagogue social attentif à l’ensemble du milieu qui l’entoure au sein de Bricabracs et dans les différents cercles au-delà, englobant les espaces éducatifs.

Ce milieu hors de nos murs, mais lui-même entre quatre murs, ouvert toute la journée, nous nous l’approprions tout en étant à l’écoute des besoins et attentes des autres occupants. Il s’agit là d’appliquer au milieu hors des murs de notre Tanière le même principe d’individuation que nous tentons de développer dans la pratique de vie des enfants concernant leurs apprentissages repérés par les institutions éducatives comme étant scolaires. Or nous considérons ceux-ci comme étant sociaux et éducatifs, s’effectuant dans un milieu hors temps. La séparation entre temps dit scolaire, périscolaire et extrascolaire, n’a pas lieu d’être. La nuitée de notre Tanière en est un exemple : lors d’une assemblée d’enfants comme il y en a tous les jours, une proposition fut formulée – « Et si on restait dormir sur place ? ». Cette idée, mise en pratique, est devenue depuis une habitude : nous passons désormais régulièrement deux jours d’affilée à « faire le mur » de notre milieu familial. Cela engage les enfants et les pédagogues dans l’ensemble de l’organisation : courses alimentaires, préparation du repas, organisation de la soirée et des chambrées, etc. Mais cela engage aussi les auteurs du milieu dans lequel nous vivons qui ne sont pas habitués à voir une école ouverte le soir, la nuit et dès l’aube.

Faisons-nous encore du scolaire ? Ou participons-nous à faire évoluer un milieu de vie qui existait avant nous, qui nous a accueillis et qui évolue aussi au gré de notre présence. Ferions-nous de la pédagogie sociale ? Ou de la pédagogie scolaire ? À moins que ce ne soit une pédagogie en mêlée ?

Certains ont tranché pour nous : notre identifiant est « école hors contrat, structure associative ».

Il paraît donc qu’on fait école en privé. Alors on est dans le mur. On va dans le mur pour toutes celles et ceux qui font le mur. À vrai dire, nous ne courons pas à l’extérieur : l ’extérieur c’est nous, comme les autres. Nous sommes mûr.e.s pour des murmures à saute-mur. Quitte à être repoussé.e.s contre un mur, celui de celles et ceux enfermés dans l’intra-muros de l’école d’État ; ou le mur de celles et ceux fixé.e.s dans un hors-murs d’éducateur de rue.

Il me semble que nous tentons de construire une place sur des a-mur(e)s comme on serait a-thée, ou a-gnostique. Nous filons notre bobine sur le fil de ces murets qui courent entre cité et résidence. Un filament explorant le milieu d’entre mille lieux. Nous ne sommes pas gratuits, ni tout le temps, ni jamais. Nous ne cherchons pas particulièrement à séduire en réduisant nos exigences. Nous montrons et nous accueillons à découvert dans notre rudesse pour les un.e.s, dans notre confort pour les autres.

Bricabracs est décrié par certains tenants de l’enseignement Freinet en milieu publique d’État et difficilement reconnu par les auteurs de rue frénétiques. Or, je pense que nous aurions intérêt à faire sens et lien communs, si l’on considère l’objet de la pédagogie sociale défini plus haut. Agir sur le tout à la fois, chacun dans son domaine de prédilection personnel, en fonction des situations, inévitablement, « en rachachant »3. Car s’en tenant à l’attention au milieu de vie, notre intention sociale globale reste dans notre ligne de mire rhizomique.

En revanche, nos intentions localisées, situées dans un instant et un espace donnés, elles, se meuvent. Il est parfois question d’ouverture de mur, mais l’instant d’après il est question de bâtir du dur, du mur, de la protection pour garder notre champ d’expérimentation qui se mène la vie dure. Plus tard encore, tout cela pourra être à nouveau rebattu, détruit, transformé, ré-ouvert et rejoué.

Notre pédagogie sociale à Bricabracs, c’est celle-là. Celle d’une priorité donnée à l’enfant, selon notre parti-pris, qui ne veut pas dire satisfaire tous ses désirs et le laisser libre de tout à tout moment ... Celle d’une priorité donnée aux pédagogues sociaux et aux garants en tant que travailleurs et porteurs des conditions de continuité expérimentale … Celle d’une priorité donnée au milieu où nous vivons, accueillant les adultes comme les enfants… Celle d’une écoute et d’un respect des désirs et des pratiques des personnes dans leurs sphères, hors les murs du milieu particulier qui se bâtit à Bricabracs … Celle d’un accueil et d’un accompagnement de celles et ceux qui nous le demandent, chacun à sa façon, le plus souvent sans le dire, nous obligeant à être attentifs et disponibles à ces appels silencieux. L’enfant et son collectif représentent alors les catalyseurs d’une transformation des parcours des adultes pour eux-mêmes et dans leurs relations.

Il y a l’essai de construire de la vie commune dans un lieu et un temps commun, et a contrario de permettre d’y avoir son temps à soi quand on y est. Mais aussi de respecter le temps hors du commun en évitant de s’y introduire comme par effraction.

Finalement, nous sommes un enchevêtrement de contradictions tenues par un fil conducteur. Adossés à l’administration des écoles d’État, nous faisons aussi apprentissage dit scolaire, à notre sauce rhizomique qui se faufile suivant les mailles de la pédagogie de la mouche4. Ça ne fait pas net, ni table rase. Ça fait dans l’incertitude, d’un entre-deux de demandes et de propositions imprévisibles émanant d’adultes et d’enfants, au sein d’un cadre régulé d’assemblées – celles des enfants, celles des enfants et des pédagogues, celles des éducateurs-parents, des garants de l’orientation associative et des éducateurs-pédagogues sociaux-enseignants. Tout cela dans un but de vivre à la fois la globalité familiale et collective, et de permettre l’existence du particularisme de chaque sujet en dehors de la prégnance de la mère, du père, des tuteurs, des pédagogues, des contingences structurelles …

Être garant de la liberté contraignante des enfants et adultes construisant ce vivant de conditions, de conflits et de plaisirs, par jeu du travail, par jeu du « je » en un moi collectif.

Erwan - 19/11/18

Coordinateur des Espaces Éducatifs Bricabracs, pédagogue social, éducateur-enseignant

http://bricabracs.org

1  « Aux sources de la pédagogie sociale, écrits choisis, Héléna Radlinska » par Ewelina Cazottes, Grégory Chambat, Laurent Ott.

2 Liste non exhaustive illustrant les lieux de pédagogie sociale évoqués dans le texte : les mécanos du cœur (Marseille – entraide pour remise en état de voitures – Marseille), la cantine du midi et la drogueria de l’association En Chantier (3ème arr. de Marseille), La Bordée (Marseille – navigation et réinsertion), 3.2.1 (Marseille – création d’un journal de quartier par ses habitants, entres autres), Ferme de La Monterolle (Evaux les Bains, Creuse), Mille Babords (Marseille - médiathèque alternative de soutien aux luttes sociales), Le Bistrot de La Place (Clelles, Isère), Pain et partage (Marseille – réinsertion par la boulangerie), LAP (Paris – Lycée autogéré), Lycée expérimental cogéré (Saint Nazaire), et bien d’autres expériences de vie …

3 Référence au film de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, « En Rachachant », 1982.

4 Deux livres, « L’école du troisième type ou la pédagogie de la mouche » L’Harmattan, de Bernard Collot (education3.canalblog.com) et « Libérez l’école » The Bookédition, de Jean Michel Calvi.



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