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Causeries

Eduquer par le noeud

Eduquer par le nœud

 

Enseignant en devenir, j’ai la chance de passer l’année à Bricabracs et de partager le quotidien des enfants et des éducateurs-enseignants. Un coup de main par-ci, par-là, et on est quitte. Mais voilà, derrière cet échange de bons procédés, je n’avais pas su déceler le piège qu’Erwan et ses comparses me concoctaient en sourdine. T’es gentil mais t’écris. Bon…

Moi qui pensais en avoir fini avec les grattages de tête et les mordillements de clavier après sept longues années d’étudiant, dont cinq à raconter plutôt n’importe quoi, à me triturer les méninges, à dresser des problématiques toujours plus folles, toujours plus floues. Ecrire, t’y crois toi ? Exposés, dissertations, mémoires, notes de lecture… J’ai écrit des essais en anglais moi ! J’ai déjà donné ! Et voilà qu’à 26 ans, quand la chaire à crayon vient à manquer, on me rappelle sous les drapeaux. Une causerie ? Non mais j’ai l’air de causer ?

Et puis voilà, l’appât du verbe… Et vas-y que je retombe dans le panneau, que je me prête déjà à rêver de mes prouesses à stylo en lisant celles des autres. J’imagine des textes grandioses, j’établis des plans avec des titres aux formules qui brillent, je rapproche des idées sans rapports, je célèbre des noces conceptuelles impossibles. A ce train-là j’en suis déjà à penser en faire un article, une thèse, un bouquin ! Mais en fait rien n’est encore dit.

Si j’ai bien compris quelque chose au contact des enfants, c’est l’inventivité dont nous sommes capables pour s’éviter d’affronter l’effort, la difficulté et l’échec. Une myriade de stratégies pour ne pas se risquer à faire, donc à rater un peu. Voir trop gros ou prévoir trop complexe, et finalement renvoyer à plus tard, en est une. Je n’étais pas loin de m’embarquer dans une analyse à rallonge, mêlant philosophie, football, pédagogie, me demandant au moins une vie, pour laquelle j’esquissais des remarques pleines de promesses mais un peu vagues et qui avait tout pour s’effacer devant l’urgence d’autre chose (le journal à imprimer, mes concours, un documentaire animalier) puis disparaitre définitivement dans un « trop tard » !

Pourtant on ne me demandait que de causer. Et j’ai de quoi. Sous mon nez, une reprise écrite d’un moment fort d’une journée à l’école, griffonnée sur mon carnet. Je vous la rends, telle quelle, puis je m’explique.

***

Mercredi matin, plusieurs enfants ont eu tendance à tirer au flanc. Malgré plusieurs rappels, le rapport de confiance ré exprimé, ils ne jouent toujours pas le jeu, ne font pas le boulot et gênent les autres. Et en plus, ils essayent de ne pas se faire pincer. Erwan va dans le bureau et hausse le ton. Il est mécontent et insiste cette fois sur le rapport de confiance qui n’est pas respecté et sur la malhonnêteté de leur attitude. Un peu plus tard, il annonce qu’une assemblée va se tenir d’ici peu dans la Ruche. Trois points sont reclarifiés :

  1. Vous êtes des petites personnes et en cela vous êtes un peu responsables de ce que vous faites.
  2. Vous êtes des enfants et en cela vous n’êtes pas responsable de tout ce qui vous arrive.
  3. Dans cette école on essaye de vous garantir une liberté assez large et certains adultes (les éducateurs-enseignants), avec leur expérience, vous invitent à vous pencher sur des choses parce qu’ils pensent qu’elles vont vous servir dans le futur, du plus proche au plus lointain. Elles ne sont pas toujours agréables, c’est parfois contraignant de les faire, mais on fait en sorte de les rendre le moins pénible possible :
  • Vous pouvez choisir ce que vous faites.
  • Vous pouvez choisir de commencer par ce qui vous plait le plus.
  • Vous pouvez travailler sur quelque chose de complètement différent du voisin, et faire ce qu’il fait à un tout autre moment.

Mais au final, ces choses il faut les faire.

S’en suit une explication de ce qui diffère dans le fonctionnement par rapport à un système classique, nourrie des précisions de petits-grands, car d’autres petits-petits ne l’ont jamais expérimenté. C’est vu ? Oui. 

***

A première vue il ne s’agit que d’un évènement assez commun dans la vie d’une classe, Bricabracs n’y échappant pas. Néanmoins le ton et le mode collectif de la mise au point lui confère un caractère extraordinaire (au sens propre). Très tôt dans la journée, m’est venue l’envie de mettre cet évènement à l’écrit. Comme si quelque chose d’important s’y était dit ou joué, et qu’il fallait inévitablement que je le répertorie afin d’y revenir plus tard pour l’étudier. Pourquoi ?

  • Cette mise au point me semble exemplaire d’une honnêteté dans le discours et dans l’explication d’une situation, particulière à Bricabracs. On présente clairement l’engagement des pédago-éducateurs auprès des enfants et le rapport qui les lient entre eux.
  • Elle m’a retenue l’attention car il s’agit d’une réelle prouesse de verbalisation au niveau de compréhension des enfants de quelque chose d’à la fois très complexe mais de très important pour eux : Etre à l’école, y être régulièrement et pour longtemps. Et plutôt que de l’éluder, ou d’en faire quelque chose de préalable et d’évident (le fameux « être élève », en construction en maternelle puis magiquement attendu comme acquis en primaire) on affronte le problème de ce qu’implique pour un enfant de ne pas maitriser tout cet « être à l’école », de n’avoir pas vraiment eu le choix et d’en questionner les raisons.
  • Et il y a enfin dans cette mise au point, la formalisation de la tension responsabilité-liberté-contrainte qui est le nœud à partir duquel s’opère le processus éducatif à Bricabracs.

Je m’arrêterai plus longuement sur ce nœud responsabilité-liberté-contrainte. Il y a une difficulté fondamentale dans l’expérience des enfants à l’école, expérience d’abord contrainte, parfois douloureuse, c’est l’acceptation de suivre un chemin tracé par quelqu’un d’autre. Chemin qui va orienter une partie de leur temps et de leur énergie vers quelque chose, cerise sur le gâteau, qui ne revêt pas la caractéristique d’un plaisir immédiat soutenant l’engagement, au contraire du jeu, tout en réclamant une persistance et un effort. A Bricabracs, les initiateurs du projet ont choisi de ne pas dénier ce nœud et de travailler à constituer un rapport de confiance qui permette aux enfants d’accepter le chemin et l’appui qu’on leur propose pour s’y engager. Réaffirmer cette tension, régulièrement ressentie par les enfants, en rendre visible le nœud, participent à la construction de ce rapport de confiance et engage les enfants et les éducateurs dans un processus éducatif. Car c’est autour de ce nœud que l’enfant va évoluer, expérimenter, grandir. A l’éducateur-enseignant d’y apporter la juste tension, modulable et branchée sur ce qui lui arrive, et de veiller à ce que jamais il ne le perde de vue.

Charles, membre de l’équipage de La Tanière


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